Lettres à Cioran – père Molinié

http://planetcioran.blogspot.com.br/2006/10/lettres-cioran-pre-molini.html

13.6.44

“Dieu nous délivre des apologètes !” (De Monléon)

Mon Cher Cioran,

Tu m’as dit l’autre jour : toute objection contre la religion tombe le jour où l’on a pu concevoir l’amour de Dieu ; et je t’ai confirmé ce point, posant que toute objection revient à dire : je ne conçois pas l’amour de Dieu.

Ta lettre a suscité en moi des réactions variées et des réflexions nombreuses. Elle traduisait une sympathie tellement sincère que cela me fait de la peine de ne pouvoir abandonner le couvent pour te plaire. Mais qu’y puis-je, si j’ai connu “l’amour de Dieu pour nous” ! “Si tu savais le don de Dieu”, disait le Christ à la Samaritaine.. si tu le savais, tu viendrais au couvent avec moi, non pour accentuer ta solitude au sein du monde, mais pour en sortir enfin.

Beaucoup d’idées m’ont assailli en lisant ta lettre, mais si peu sont nécessaires.. Je ne puis que répéter : je fuis le monde pour fuir la solitude, car seul l’amour délivre de la solitude, et seul Dieu nous a aimés. Je ne viens pas chercher l’extase, mais le silence et la paix de Dieu, “qui surpasse tout sentiment”.

Tous ces mots me gênent à dire, car je vois que nous ne parlons plus la même langue. Mais c’est un peu voulu, pour que tu voies au moins que nous ne parlons plus la même langue, que tu arrives trop tard, que le geste anarchiste est déjà consommé. Je pourrais discuter ta position, relever des contradictions, des impasses à mon sens.. mais à quoi bon ? On ne discute pas avec un croyant, et je répète que tu es un croyant, que rien ne pourra ébranler tes actes de foi: un croyant à l’envers, mais un croyant. Tu ne crois pas à la vie, mais tu crois à la mort ; tu ne crois pas à l’amour, mais à la haine; au sens du monde, mais à son absurdité. Et tu y crois au sens fort du mot, presque avec fanatisme – ce fanatisme latent et menaçant contre lequel tu te défends par ta prudence de serpent, ton refus des solutions extrêmes, et ton attachement profond à des valeurs que tu renies cependant : la vie, l’esprit (et ses élégances..), etc.

Enfin, excuse-moi de répondre à un portrait par un portrait. Excuse-moi surtout d’entrer au couvent et de tenter quand même l’aventure de l’espérance. Enfin, de grâce, laisse tomber les traités d’apologétique.

Et crois-moi ton ami, autant que la solitude du monde nous permet cette sympathie

A.Molinié

Merci de ton invitation, que mes obligations de fils et de postulant m’obligent à décliner pour le moment.

Juillet – Août 44

Mon Cher Cioran,

La journée que nous avons passée ensemble, j’espère qu’elle t’a laissé bon souvenir.. comme à moi. Malgré tout, je m’en veux un peu de ne pas savoir mieux dire pourquoi je ne peux plus, me semble-t-il, quitter le couvent, et je voudrais m’y essayer dans cette lettre.

J’ai toujours eu soif dans ma vie, soif de quelque chose qui me rende ivre, quelque chose de fort et de violent dont on n’est jamais rassasié, parce qu’il vous envoûte comme un charme et que bientôt l’on ne peut plus se passer de lui : quelque chose qui me tienne et ne me lâche plus ; dont je sois possédé plus que je ne le possède. Une réalité donc, pas un mythe de mon imagination, car un mythe ne nous est pas extérieur, il ne peut nous posséder.

Il me semble que tous les héros de Dostoïevski sont ainsi : il leur faut trouver un vin qui étourdisse et captive leur soif de vie intense, il leur faut dépasser les limites de l’homme, aller jusqu’aux confins, se brûler les ailes à un poison quelconque, pourvu qu’il soit plus fort que l’homme : ange ou démon, qu’importe ! Ils étouffent dans la carcasse que la nature leur a donnée, il leur faut trouver autre chose.

Je note tout de suite qu’en un sens il ne peuvent être dupes d’une illusion dans leur recherche. L’expérience sur ce point ne peut nous tromper: on est dépassé ou on ne l’est pas – on a affaire à quelque chose de plus fort que nous, ou non : ça se sent, ça se sait sans erreur possible. Il faut qu’on puisse augmenter la dose indéfiniment sans jamais épuiser le fond. Il faut que notre soif infinie se sente et se sache dépassée, noyée dans l’alcool dont elle s’enivre, si bien que, à l’inverse de ce que nous constatons habituellement, elle ne puisse jamais se dilater à la mesure du rassasiement offert par l’objet entrevu.

Il est clair que cet objet ne peut être que spirituel. Et c’est lui que cherchent les héros de Dostoïevski: infini dans l’orgueil ou infini dans l’amour. L’orgueil et l’amour sont en effet les deux seuls gouffres où notre soif puisse plonger sans les épuiser. Et le choix est libre, et il faudra bien que tout homme le fasse un jour. Les voluptés sensibles sont mesquines et vite lassantes, si folles soient-elles ou si délicates, à côté de la volupté de l’orgueil et celle de l’amour. Ces deux voluptés-là sont vraiment inépuisables, parce que l’une et l’autre visent Dieu – pour l’anéantir, ou s’anéantir en lui.

J’ai donc choisi, grâce à Dieu, l’amour. Mais comme tu risques de le confondre avec l’amour sensible, et ainsi de n’en pas soupçonner l’intensité objective, qui nous mord et ne nous lâche plus, je dirai plutôt que j’ai découvert le silence… car au fond c’est la même chose.

Le silence est une réalité, ce ne peut être une illusion ; seulement, à l’inverse des nourritures terrestres, ce n’est pas une réalité attirante de loin et vaine de près. Par définition, son appel est trop doux et discret pour qu’on le remarque au milieu des excitations journalières. Pour le désirer, il faut y goûter d’abord ; mais plus on y goûte, plus on en a soif, et plus on en a soif plus on s’en rassasie : car il est clair que nous n’épuiserons jamais tout le silence possible, il est plus vaste que notre désir.

Ainsi désormais je suis captif, il me faudra inlassablement puiser aux fontaines du silence, qui versent au coeur cette eau vive que Jésus promettait à la Samaritaine. Ici je parle de réalités irréfutables, dont l’expérience ne peut être soupçonnée de rêve. Si je parle de Dieu, tu peux penser que je m’illusionne, que ma soi-disant expérience n’est pas valable, et que je projette dans le réel l’objet de mon désir. De même si je parle de l’amour. Mais je ne veux parler que du silence : je t’assure que je ne le désirais pas, du moins consciemment, en entrant au couvent. Aujourd’hui que j’en ai fait l’expérience, une très petite et fragile expérience encore, je ne donnerais pas les ivresses les plus folles de la vie pour lui. Il est vraiment (j’entends le silence de l’amour, le silence de la foi) la perle précieuse pour laquelle il faut vendre tout le reste. Relis tous les passages de l’A.T. qui font l’éloge de la Sagesse (en particulier le début du livre de ce nom) en y substituant le mot silence, et tu comprendras ce que je veux dire. “Je l’ai préféré aux sceptres et aux trônes, et auprès de lui j’ai regardé les richesses comme rien. Je l’ai aimé plus que la santé et la beauté; ses chemins sont des chemins de délices, et tous ses sentiers, des sentiers de paix ; il est un arbre de vie pour ceux qui s’y attachent, et ceux qui le tiennent sont rendus heureux” (Proverbes, III, 17).

Ah ! si tu savais.. Mais pour savoir il faut goûter, et pour goûter il faut se taire. C’est pourquoi j’aimerais tant que tu viennes passer 8 jours ici, simplement pour te taire le plus possible, écouter la voix du silence, faire cette expérience au moins une fois sérieusement. Elle n’a rien à voir d’ailleurs avec l’extase, qui résulte au contraire d’une défaillance nerveuse et physique (même chez les saints), et n’est pas l’essentiel de l’expérience mystique – au contraire, les saints qui parviennent au mariage spirituel n’ont plus d’extases, parce que leur corps est habitué à ce régime (terrifiant pour lui) de la présence consumante de Dieu dans l’âme, qui de soi est pacifiante.

Lorsque tu es devant ta table, ce n’est pas ton tempérament qui fait qu’elle est là, et qu’elle est table : cette réalité est objective, tu peux faire fond sur elle quelle que soit ton âme et ta psychologie. De même pour ce que je te dis là. Le silence n’est pas dépendant du tempérament ou du désir : j’avais horreur du silence dans le siècle, et maintenant encore ma nature y répugne. Il est, et c’est lui qui me tient, et je ne peux plus m’en passer.

Ton fidèle Fr.Molinié O.P.

Déc.44

Tu n’as pas connu ma Mère, mais tu m’es un ami trop profond pour ne pas te tenir au courant de ma souffrance. La mort est une réalité écrasante, absolue: en face d’elle rien ne peut résister, que la foi.

J’ai bien reçu ton petit envoi : mais ton appel silencieux vers une métaphysique du désenchantement lucide et de l’évasion, tombait assez mal.. Devant la mort, on ne peut plus croire aux apparences : il faut choisir entre le néant (non plus relégué en fond de tableau, dans la philosophie, mais au premier plan, en pleine lumière, hallucinant)… et Dieu. Heureusement j’avais déjà choisi – ou plutôt Dieu m’avait choisi.

Comment peut-on oublier la mort ! Chacun en parle comme s’il était immortel : la mort, c’est toujours celle des autres. Je suis effaré de voir les gens avoir pitié de Maman comme les riches ont pitié des pauvres, en se sentant à l’abri. Ah ! les insensés qui, lorsqu’on les presse et les accule, se font gloire de l’être, afin de ne pas voir, à aucun prix ! et moi tout le premier !

Ton ami

Le 5 mars 1945

Mon Cher Cioran,

Inadhésion compréhensive.. C’est bien un peu cela, en effet, quoique pas tout à fait. Je croirais pour ma part que tu comprends le christianisme un peu moins que tu ne le supposes, et que tu y adhères aussi davantage qu’il n’y paraît. Ce besoin d’un objet entre autres.. Si seulement tu ne niais pas a priori la signification du besoin et du désir, même trompé – on ne peut mourir de soif sans avoir soif de quelque chose, et sans que cette eau vive existe quelque part.

Lorsque Saint Thomas se demande quelle est la source du mal, il répond: ce ne peut être que le bien. Toute déficience s’appuie sur une plénitude: ton instinct de démolisseur s’appuie sur ta nature, qui tend à l’être de tout son fond. Ton âme tourne en rond faute d’objet, et elle en souffre, parce qu’elle est elle-même de l’être, et que ton vouloir tend vers l’être malgré lui en quelque sorte. Tout cela, d’ailleurs, tu le sais bien. Le plus fort, même, c’est que tu as refusé de construire, et préféré démolir, par dégoût des constructions médiocres auxquelles tu as cru vouée l’humanité, c’est-à-dire encore par amour de l’être et de la perfection. Ta faiblesse et ton abdication ne sont donc pas dans ton refus, puisque ce refus est encore quelque chose, énergie tendue par essence vers la beauté et l’existence, mais dans l’acceptation de la faillite de l’homme à l’égard de l’idéal qui te presse.

Et que de fait l’homme soit impuissant, d’accord. Mais de l’éprouver suppose l’idée au moins de la grandeur – qui ne saurait venir de l’impuissance comme telle, mais de l’Etre absolument pur dissimulé dans un mystère inaccessible. D’où nous n’avons pas à construire, et je ne construis pas, mais à chercher par la contemplation l’Acte ultime posé hors de nous. Et c’est, malgré toi, ce que tu fais à travers tes destructions poétiques.

Qu’apporte alors le Christ ? Un message tout à fait fou de la part de l’Acte pur, et bien digne de sa transcendance, parce que c’est inexplicable (et le christianisme ne l’explique pas, il souligne même que c’est incompréhensible): Dieu nous aime, l’Acte pur vient à nous, il n’y a plus à le chercher nous-mêmes, mais à le laisser faire, à le laisser engloutir notre âme en Lui.

Et voilà.

Ton fr. M.D.Molinié

P.S : Je ne bouge plus d’ici. Viens quand tu voudras, le jeudi ou le dimanche, de préférence après Pâques (21 avril). Si tu veux, je puis te faire assister à l’office de nuit avant Pâques. Me prévenir.

S.Jacques 16.4.45

“Converte nos, Deus salutaris noster”

Il n’y a rien dans ton malheur que je ne possède dans mon bonheur. Tu définis la vie par un retard savant de s’écouler en Dieu. Mais tu assimiles Dieu au Néant, alors qu’il est la Vie, et que rien de positif ne se trouve dans le monde, ni dans ton malheur même, qui ne se trouve ineffablement en Lui. La vie spirituelle est bien en effet un écoulement indicible de notre âme dans l’Amour infini du Créateur et du Christ Sauveur: on n’est plus soi, on se perd, on se noie en Dieu. Et tu as raison de voir dans “la vie” un refus de cet écoulement : car il suppose une déchirure des barrières par lesquelles nous nous appartenons, nous nous possédons, donc une véritable mort à notre indépendance (“Qui veut sauver sa vie la perdra”).

Tu aimes ton malheur dans la mesure où tu préfères perdre ta vie que la donner. Dieu ne t’ôtera jamais le privilège de refuser et de t’enfermer dans ta solitude : mais c’est l’enfer. Le don, au contraire, c’est la mort de notre indépendance, et nous y répugnons tous dans notre nature déchue. Par contre, à peine y avons-nous consenti, c’est la résurrection à une vie nouvelle, le paradis sur terre, “joie, joie, pleurs de joie”, comme dit Rimbaud (ou Pascal ?).

Il me semble que cela, tu n’es pas loin de le comprendre, quitte à refuser quand même de te dissoudre dans le sang du Christ, afin de garder l’orgueil de ton malheur. Tout le reste, tu le retrouveras au centuple, mais ton orgueil devra mourir, et tu devras consentir à n’être que ce que tu es: “un homme parmi les hommes” (Dostoïevski), c’est-à-dire rien en face de Dieu.

J’ai eu tort de te conseiller de prier “un peu”. La prière exigerait de toi une conversion totale, un retournement, un anéantissement de tout ton être, elle exigerait que tu fondes enfin dans les larmes… Depuis combien de temps n’as tu pas pleuré ? n’y a t-il pas au fond de toi un durcissement inhumain contre les réactions les plus simples et les plus saines de l’homme? Il y a dans les larmes une vérité, par conséquent une libération, qu’aucune théorie ne pourra détruire : les larmes humaines sont bien cette eau qui nous lave du péché originel et nous restitue à l’innocence invincible des petits enfants. Relis, relis dans les Karamazov l’épisode de l’assassin qui se confesse d’abord au starets, puis publiquement…

Peut-être n’es-tu pas loin de comprendre que tu es dans son cas, comme tout homme qui vit loin de Dieu. Tu te raidis contre tout sentiment de justice et d’amour, donc contre le Christ. Tu cherches à demeurer indifférent devant l’injustice, mais heureusement tu n’y parviens pas, et tu ne voudrais même pas, je l’espère, parvenir à l’indifférence affreuse de ceux qui commettent froidement l’injustice. Mais si tu consentais à te convertir, au sens propre, à suivre la pente naturelle et saine de la Vie qui coule en toi, si tu consentais à cette dissolution intime de ton être dans un Autre qui te dépasse, à l’instant même (il me semble que tu ne peux l’ignorer) ce serait, comme pour l’assassin, le paradis sur terre, une joie indicible, surhumaine, “la paix du Christ qui dépasse tout sentiment”.

Je sais bien qu’il ne suffit pas de le comprendre pour le faire. Il faut accepter de mourir. Au fond, ce que Jésus te demande, c’est de renoncer à ton malheur, comme d’autres renoncent au bonheur humain, aux joies, aux certitudes, à la liberté, à la vie enfin, pour Le suivre. Et c’est un déchirement, pour tous; mais ce déchirement est libérateur, il rompt les digues qui durcissent notre coeur et l’empêchent de retourner à notre Père des cieux comme les fleuves à la mer dont ils dérivent. Renoncer au malheur, et à la poésie du malheur, ce serait pour toi une agonie véritable et profonde, je le vois bien. Mais pour nous tous une telle agonie est la condition de la vie et de la joie d’aimer, qui dépasse toute euphorie.

Je voudrais que tu viennes à ma profession, et, quand tu me verras en prostration, essaie de comprendre que c’est le geste d’un assassin qui se dénonce et celui que je te demande, car c’est le seul absolument vrai que puisse faire l’homme, le seul qui nous réaccorde avec notre exigence la plus intime, qui est d’aimer (ce que tu ne peux nier, toi qui cherches à fuir ta solitude, et dont le “malheur” même prend sa source dans cette exigence inassouvie).

Mais en voilà assez, et je te dis au 2 juillet, quoique mon âme ne te quitte pas

Ton frère Marie-Dominique Molinié

Le 5 mai 1945

Mon Cher Cioran,

Il y a une chose à laquelle nous ne croyons plus, au XXème siècle, et dont la réalité crève cependant les yeux, c’est l’efficacité du temps : on ne croit qu’à l’instantané, on ne veut pas être patient. A ce point de vue nous partageons, toi et moi, la même erreur, et il m’a fallu des épreuves pénibles au noviciat pour apprendre bon gré mal gré la patience intellectuelle, et accepter de comprendre peu à peu ce que je ne comprenais pas immédiatement. C’est ainsi qu’en 10 mois a pu se former en moi l’ébauche d’une notion juste de la doctrine chrétienne, tant cette doctrine est à la fois riche, profonde et simple.

Je fais donc appel en toi à la même patience, et tu verras d’ailleurs que cette attitude, seule forme vraiment honnête de l’agnosticisme, est déjà grosse de conséquences : elle consiste essentiellement à admettre que tu saisiras peut-être plus tard telle vérité ou telle réalité que tu ne saisis pas aujourd’hui. C’est tout simple, amplement justifié par l’expérience, et l’essence même de la vie intellectuelle : pourtant c’est déjà de l’humilité et de l’espérance…

Cette bonne volonté admise de ta part, je voudrais te livrer peu à peu ce que j’ai acquis peu à peu: la notion d’attitude chrétienne, ou de vie surnaturelle, ou d’humilité (tout cela se tient). J’ai eu tort dans ma dernière lettre de te le présenter comme instantané, et tes objections sont fort justes : mais elles ne portent que sur la présentation, non sur le fond.

La vie surnaturelle est une vie, et comme telle comporte naissance et développement dans le temps. “Le royaume des cieux (= vie surnaturelle) est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences ; mais lorsqu’il a poussé, il est plus grand que toutes les plantes, et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses rameaux… Le royaume des cieux est semblable au levain qu’une femme prend et mêle dans trois mesures de farine, pour faire lever toute la pâte.” (Matthieu, ch. VIII). Si la farine était consciente, et du XXème siècle, elle ne voudrait jamais croire qu’elle puisse lever : elle objecterait la “nulle et immense réalité” de sa pâte, destinée à retomber mollement dans une chute éternelle, à tout souiller de son impuissance radicale à se relever.

Le pire est que cette impuissance est réelle : tant que le levain n’a pas tout envahi, il reste dans la pâte une impureté foncière, un principe de chute ; mais cette impureté va s’évanouissant dans une purification constante, et c’est là toute la vie de l’Eglise ici-bas, pauvre pâte humaine, aussi nulle et misérable que tu voudras l’imaginer, et plus encore, mais travaillée par un levain, par une vie qui n’est pas de l’homme, et qui soulève tout, quoique lentement et d’une façon presque toujours cachée : “c’est la plus petite de toues les graines”. Mais les saints sont là, réalités irréfragables eux aussi.

Je te propose de faire le Carême avec moi : temps où je meurs un peu plus dans le silence pour vivre un peu plus dans le Christ. Et de lire pour cela deux ouvrages très différents, que tu peux trouver sans doute à Ste Geneviève. Le premier est la Vie de N.S. Jésus-Christ, par Catherine Emmerich: c’est une stigmatisée du XIXème siècle, qui a eu la vision de la vie du Christ jour par jour pendant 3 ans. Ca fait 6 volumes et c’est très extraordinaire : il faut lire l’Avant-propos, qui est assez remarquable. Le second est d’un autre genre : l’Histoire Sainte de Daniel-Rops, auteur que tu connais sans doute. C’est bien écrit et fort intelligent : il n’accorde au christianisme que ce qu’honnêtement on ne peut lui refuser, et trace une histoire profonde du peuple juif.

Et puis tu peux lire aussi Pascal et St Paul. Je sais que tu te mets en dehors de cette économie du salut qui dépasse (et donc connaît) les abîmes les plus insondables du désespoir – soit que vraiment tu te sentes impuissant, soit plutôt qu’obscurément tu ne veuilles pas te mettre en quête d’une beauté plus belle encore que le rêve humain le plus fou. Pourtant c’est d’abord pour toi que le Christ est venu : “Je suis venu sauver ce qui était perdu” – et : “ceux qui ont soif, qu’ils viennent à moi et qu’ils boivent”. Et je sais que tu as soif: si tu n’avais pas soif, tu ne serais pas si malheureux.

Et je suis sûr que quelque part dans le monde une petite fille aime et souffre et prie qui méritera ton salut…

Ton fère Marie-Dominique Molinié

2.7.45

Mon Cher Cioran,

Un seul mot, pour te remercier du tien : j’ai beau “avoir raison”, mon geste n’est pas humain. Il faut, pour me maintenir ici, une force surnaturelle. Ce n’est pas le froid ou l’obéissance qui sont dures, c’est la foi, et cette foi je ne peux la puiser en moi, mais en Dieu même en qui j’ai foi. Il faut donc prier avant même de croire et d’espérer. Dieu m’a attiré au couvent par des motifs très humains qui n’auraient pas suffi à m’y garder si entre temps je n’avais prié, et reçu la foi.

Nous sommes tous radicalement impuissants à aimer, croire et espérer. Mais nous ne sommes pas impuissants à prier ; et le Christ est venu justement “sauver ce qui était perdu”. Le christianisme ne nous offre pas le salut, mais un Sauveur, qui a existé dans le temps, et a promis de secourir éternellement les malheureux qui l’invoqueraient : 2.000 ans de sainteté miraculeuse (si l’on songe à ce qu’est la nature humaine) ont prouvé qu’il ne mentait pas. Moi-même je puis déjà témoigner qu’Il est vivant : sans un appui surhumain que je Lui demande chaque jour, je ne pourrais pas rester 24 heures dans cette vie qui me donne cependant le bonheur, et qui est, nous en sommes convaincus toi et moi, la seule solide.

Pour obtenir cet appui et cette foi, il suffit de les demander, d’être par conséquent un malheureux, incapable, radicalement incapable, d’aimer, de croire et d’espérer, et cependant rongé par on ne sait quel appel vers l’absolu, ce qui était bien notre cas, et demeure encore le tien, je crois : tu fuis l’absolu, mais Lui te poursuit sans relâche, d’où ton malheur. Le seul obstacle sérieux est l’orgueil, qui t’empêchera de faire cette prière : et pourtant l’orgueil est une erreur patente, car il est vrai que nous sommes poussière et vent.

Le Christ disait à St.Paul dans une apparition : “Il t’est dur de regimber sous l’aiguillon” (sous-entendu, “de mon appel”). N’est-ce pas un peu l’histoire de ta vie ? L’impuissance qui fait ton malheur, ce n’est pas l’impuissance de trouver l’absolu, l’espérance et l’amour, c’est celle de les fuir. Bon gré mal gré, tu es “tombé entre les mains du Dieu vivant” (cela ne dépend pas de toi mais de Lui), et ta vie est un effort désespéré pour “te mettre volontairement” hors de Lui, pour te maintenir dans un équilibre relatif où tu étouffes.

L’obstination que tu y mets me fait trembler pour toi, et m’explique l’atmosphère de damnation dans laquelle tu vis. N’auras-tu jamais pitié de cette âme qui a soif en toi de l’absolu que tu lui refuses cruellement ? Tout ceci est très grave. Tu sais, à n’en pas douter, que Dieu rôde autour de toi, tu sais au fond qu’Il existe : rentre en toi-même, et tu verras que ça explique tout. Il y a un mystère dans ta vie : pourquoi le confort et les plaisirs ne te suffisent-ils pas ? Pourquoi ce désespoir latent ? Il n’y a qu’une explication : tu es la proie de Dieu, dont l’amour te poursuit et vient déranger ton confort : c’est fini, tu ne seras plus jamais tranquille.

Et tu le sais bien, c’est pourquoi tu as voulu haïr les saints: tentation perpétuelle chez toi. Relis dans la Genèse le combat de Jacob avec Dieu. Et jette un coup d’oeil sur ta pauvre vie, semblable à la mienne : déchirée, déchiquetée, harcelée, morcelée, sans but, sans signification.. ah ! oui, “c’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant”. Et tant que tu ne voudras pas abdiquer ton indépendance et tomber aux pieds de Celui qui te poursuit de Son amour, il en sera ainsi, et tu seras ton propre bourreau, le bourreau de ton âme.

Il faut bien que je m’arrête, je voudrais tant te convaincre que ce n’est pas de la littérature ce que je dis, mais la vérité ! Et aussi je voudrais supplier ton orgueil d’abdiquer : un bout de prière tous les soirs, dans l’aveu de ta misère et de ton néant, et ce serait le salut, j’en suis sûr.

En tout cas je prie, moi, pour toi, et Geneviève aussi. Ca paraîtra peut-être ridicule à ton orgueil, mais enfin, c’est la vérité. La dernière illusion à perdre, c’est que nous soyions intelligents : nous sommes tous des imbéciles, puisque nous ne comprenons rien au monde, ni à nous-mêmes.

Si par hasard cette lettre jetait le trouble en toi, demande à me voir en disant qu’il s’agit d’une raison sérieuse et religieuse. Si elle t’irrite ou t’ennuie, pardonne à un ami qui veut le rester en dépit de tout. Si elle t'”intéresse” seulement, détruis-la.

Fidèlement à toi

Fr.M.D. Molinié

1945

Mon Cher Cioran,

Les promesses du Christ sont des paradoxes pour la logique humaine, et il est d’autant plus singulier de les voir fidèlement tenues. Ainsi a-t-il promis le centuple, dès ce monde, en frères, amis, champs et maisons, à ceux qui quitteraient tout pour lui. De fait nous avons ici ce que les plus riches poursuivent en vain toute leur vie : la libération totale des soucis économiques. Quant aux amis, j’admire que notre amitié, dont tu craignais la perte par mon départ, commence peut-être seulement à naître dans toute sa profondeur : la sympathie, voire la solidarité que tu sens avec ma vie, nous unissent davantage que n’auraient jamais pu faire les appareils électriques du Boul’Mich’ – et notre échange de lettres espacées plus que tous nos assauts d’ironie philosophique..

Je voulais te dire beaucoup de choses, beaucoup d’arguments, mais à quoi bon ? La Vérité est là, et il n’y en a pas deux: ou le mot Vérité n’a aucun sens (et il est clair qu’il en a un), ou il y a une Vérité, une seule, car c’est dans son essence… mais pour te convaincre il faudrait d’abord te convertir, et non l’inverse.

Je comprends ta préférence pour Ivan Karamazov, je l’ai assez longtemps partagée moi-même.. Ce qui fait sa profondeur et son attrait, c’est cette soif de la Vie si grande que le monde ne peut l’étancher, et qui alors se tourne en dégoût du réel, en révolte et en désespoir : dédoublement par lequel, se jetant sur toutes les joies et possédant l’univers, on ne trouve qu’amertume et on ne possède rien, qu’un peu d’écume qui ne trompe même plus.

Le chrétien retient tout ce qu’il y a de profond là-dedans, et adopte en vérité la même attitude, mais en retournant la vapeur. Ivan trouve les ténèbres au sein de la lumière, la mort au sein de la vie la plus riche, la tristesse au sein de la joie, le néant au sein de la surabondance. Et St.Paul: “Car Dieu qui a dit : Que la lumière brille du sein des ténèbres, c’est lui qui a fait luire sa clarté dans nos coeurs… Mais nous portons ce trésor dans des vases de terre, afin qu’il paraisse que cette souveraine puissance de l’Evangile vient de Dieu et non pas de nous. Nous sommes opprimés de toute manière, mais non écrasés ; dans la détresse, mais non dans le désespoir ; persécutés, mais non délaissés ; abattus, mais non perdus ; portant toujours dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps. Car nous qui vivons, nous sommes sans cesse livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre chair mortelle. Ainsi la mort agit en nous, et la vie en nous…. Traités d’imposteurs, et pourtant véridiques ; d’inconnus, et pourtant bien connus ; regardés comme mourants, et voici que nous vivons ; comme châtiés, et nous ne sommes pas mis à mort ; comme attristés, nous qui sommes toujours joyeux ; comme pauvres, nous qui en enrichissons un grand nombre ; et comme n’ayant rien, nous qui avons tout”.

Le Christ te séduit par son échec : à juste titre, car un succès humain, un succès visible, n’est que poussière, et sur ce plan, humain et visible, la Vérité doit échouer. Mais derrière cet échec, et sans l’abolir, il y a un succès, non plus humain mais divin, et visible aux seuls yeux de l’âme, d’un ordre tel qu’il ne peut, comme ce qui est humain, nous décevoir, dont l’Eglise est la preuve et St.Paul l’expression.

Jésus est venu apporter l’Espérance et la Vérité : on le met sur la Croix – mais cette Croix couvre le monde, et en triomphe invisiblement. Le monde a tué Jésus-Christ, donnant ainsi naissance aux saints, qui sont la vie invisible du Christ : il y là une économie grandiose, une réalité écrasante qui, au rebours des constructions humaines, grandit au fur et à mesure qu’on s’en approche et qu’on s’en rassasie. Ce n’est qu’une once de levain, qui bientôt soulève tout. Le christianisme nous offre une réalité qui nous heurte d’abord, justement parce qu’elle est plus belle que nos rêves humains de beauté; de même les saints dépassent de beaucoup l’attrait d’Ivan, mais il faut s’en approcher et se laisser éduquer pour pouvoir goûter cet attrait.

Ce qui nous trompe le plus, c’est qu’ils sont en paix, et comme la paix que donne le monde est en deça de l’inquiétude et du désespoir, nous ne comprenons pas que la leur est au delà, qu’elle va encore plus loin que le désespoir, pour manifester à tout oeil impartial ce que peut un tel levain sur la pâte humaine..

Je ne ferai donc pas difficulté pour avouer mes impuretés, et tout ce qu’il y a eu, tout ce qu’il y a encore, de piètrement humain dans ma soif et dans ma vie : j’en souffre assez. Mais à côté de tout cela, il y a en moi une semence pure, parce qu’elle ne vient pas de moi, quoiqu’elle soit en moi ce qu’il y a de plus profond.

Nous trouvons ici une réponse à ton objection la plus sérieuse. “Si je savais, dis-tu, que Dieu est, et que c’est Lui qui me veut, ou si je pouvais l’aimer sans mon âme (inséparable d’une chute éternelle), alors j’admettrais que dans ta voie il n’y a rien d’illusoire et rien d’humain”. Or je l’aime avec mon âme (inséparable d’une chute éternelle), et de ce fait il y a dans “ma” voie beaucoup d’humain, beaucoup de misère ; mais il n’y a d’illusion – ni dans ma vie (puisque je sais que ma misère est un abîme “immense et nul”), ni dans mon espoir : car c’est quand même Dieu qui me veut, et avec son Amour que je L’aime.

Nous sommes ici au mystère le plus profond du christianisme, le mystère du Saint-Esprit, par lequel Dieu se rend plus intime à notre âme que notre âme même. Ainsi c’est Lui seul qui vient vers nous, et pourtant c’est nous et notre impureté qui venons vers Lui, parce que sa grâce nous fait justement venir vers Lui. Si le levain fait lever la pâte, c’est pour s’être assimilé ce qu’il y a de plus intime en elle, son essence même : le reste peut bien alors rester lourd et souillé, la conversion rester mêlée de motifs impurs, le fond invisible est sauvé, et il l’est en un instant, comme te le représentaient mes exhortations.

Ce qui prend du temps, c’est l’envahissement de notre nature ingrate et molle par la vie de Dieu. Le danger de rechute demeure jusqu’à la mort : tout peut toujours, pour un chrétien, être perdu ou sauvé. Mais lentement, par une suite de mutations que prépare, comme chez les plantes, une période d’immobilité apparente, le germe envahit tout : et ce sont les saints, explosion de vie divine au milieu d’un monde damné.

La doctrine que je t’expose ici (encore obscurément) rend seule un compte parfait de tout le réel, misère de l’homme et splendeur des saints. Tu as le sentiment profond que, si tu te convertis, c’est toi qui iras vers Dieu, avec ta misère qui souille tout ce qu’elle touche : et ce sera vrai. Mais, derrière toi-même, plus profondément encore, et invisiblement, ce sera Dieu : c’est le mystère de la prédestination. Je cesserai de discuter avec toi le jour où tu présenteras ton impuissance “radicale” dans ces termes : “Je n’ai pas la grâce”. Car cela n’exclura plus la possibilité de l’avoir (et de la demander) un jour : je ne te demande en fin de compte que de limiter l’affirmation de ton impuissance au présent, ce qui est la seule attitude honnête. Mais il faudrait que cela dépasse la portée d’une affirmation verbale, il faudrait que tu ailles à la campagne voir comment une chenille devient papillon – ce qui n’est pas moins extraordinaire que la régénération de l’homme – et te convainques que la vie est une puissance de changement, que le dernier mot n’en est jamais dit… que l’espoir, en un mot, est toujours fondé.

Ton frère Marie-D. Molinié

Le 13 Oct. 46

Mon Cher Cioran,

Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes pas revus, et que tu attends ma réponse à ta lettre. J’espère que tu ne dépéris pas trop dans ce monde hostile, et que tu ne souffres pas trop du manque d’objet dont tu te plaignais. Si tu pouvais venir me voir avant l’hiver, ce serait bien, et je saurais mieux m’expliquer peut-être que par lettre.

Evidemment il y a un malentendu radical entre nous, et j’admire qu’après avoir lu tant de saints tu ne puisses encore comprendre – tant cela est inintelligible sans la foi – que je ne suis pas seul dans mon aventure, et le suis si peu que je n’ai pas l’initiative. Tu te fais de moi une image qui conviendrait peut-être à un Aristote, un Platon, ou mieux un Svedenborg ou un Râmakrishnâ. Alors il est facile de m’opposer la transcendance de Dieu, notre impuissance à l’atteindre ou même à l’approcher. Tu me vois semblable à Faust scrutant le mystère de l’Absolu, et voulant lui arracher son secret. Or ce n’est pas ça du tout. Les saints n’ont pas cette attitude. Ils savent trop bien qu’ils ne peuvent rien faire pour s’approcher de Dieu, rien. Alors que font-ils ? Ils se laissent faire. Cela suppose, bien entendu, que l’on croie que Dieu, lui, agit, et opère ce qu’il est impossible à l’homme de tenter seulement. Tu n’as pas la foi, c’est bien.. ou plutôt c’est douloureux. Mais il ne faut pas oublier pour cela que je l’ai. Ai-je de bonnes raisons pour croire, là est le vrai problème de ma vie actuelle, mais c’est aussi sur ce point que j’attends encore une objection sérieuse de ta part.

Un homme est venu dans le monde nous affirmer qu’il était le Fils de Dieu et que Dieu nous aime, et il a donné de tels signes de sa divinité qu’il est tout à fait raisonnable d’y croire. Dès lors, il n’y a plus besoin de s’épuiser en efforts ascétiques ou mystiques pour se rapprocher d’une divinité inaccessible, ou de se livrer à des pratiques ésotériques pour sentir passer le frisson de l’Esprit (encore que ces efforts, pour stériles qu’ils fussent en partie, nous livreraient malgré tout des lueurs suffisantes à éclipser les satisfactions quotidiennes) : il s’agit simplement de se laisser aimer et conduire par le Christ où il Lui plaît. Il y a ici des frères qui voudraient bien s’en aller, des artistes et des dilettantes qui n’ont aucun goût pour le couvent, je t’assure. Eh bien, ils ne peuvent pas partir : Quelqu’un les retient. Ce ne sont pas eux qui cherchent Dieu, c’est Dieu qui les cherche et ne sollicite qu’un pur consentement impossible à refuser.

Ce n’est pas du tout une question de “résolution” ni de “fermeté”. Notre psychologie n’est pas celle des gens forts, des héros ou des sages. Elle ressemble plutôt à la tienne en face du silence: Dieu nous fait peur, et nous n’avons pas envie, en surface, de consentir. Cependant ce n’est pas malgré nous que nous consentons, car il y a ce miracle: plus profonde que toutes nos faiblesses et notre peur et notre fatigue de l’Absolu, une certitude invincible demeure en notre âme que cet Absolu nous aime – alors il n’y a rien à craindre à se jeter dans l’Amour qu’il nous offre. Non pas donc une psychologie de conquérants mais d’aimés, ouvrant leur coeur à Celui d’un Etre qui les dépasse infiniment, et qui par conséquent les fera beaucoup souffrir, mais en fin de compte leur fera connaître une Vie dont l’homme ne peut se faire aucune idée, même dans ses extases.

J’en arrive à St Thomas. Mais là encore, comment me faire comprendre ? C’est à désespérer. Crois-tu donc que si je sentais avec certitude qu’une seule de mes intuitions profondes, ou des tiennes, ou de celles de quiconque, dût étouffer dans la tradition thomiste, je consentirais à lui faire confiance ? Je voudrais que tu constates ici, par toi-même (car je vois bien que tu n’y croiras jamais et me croiras toujours entouré d’imbéciles) la liberté intellectuelle extraordinaire, unique, qui y règne. On a le droit de tout dire et de tout penser – sauf des sottises, car elles sont vite par terre.

Mais alors, le thomisme, diras-tu ? Eh bien, le thomisme, on y croit parce qu’on a vu ses grands principes, et qu’on ne peut pas renoncer à ce qu’on a vu. D’ailleurs, le thomisme n’est pas un système : il reste ouvert à toutes les intuitions – pourvu qu’on ne se ferme pas aux siennes. Et si nous combattons les systèmes, c’est justement parce que tout système se ferme, par définition, à telle ou telle intuition majeure, et qu’il oppose une fin de non-recevoir à tout examen honnête du problème. J’attends encore pour ma part qu’on me signale une seule vérité que le thomisme ne puisse accueillir.

Tu me dis qu’on ne peut y voir qu’un chapitre dans l’histoire de la philosophie. Mais qu’entends-tu par histoire de la philosophie ? Si c’est l’histoire de la conquête (jamais finie et pourtant réelle) de la vérité par les hommes, oui, le thomisme est un chapitre de cette histoire – mais un chapitre décisif, dont les principes fondamentaux sont acquis une fois pour toutes comme base des recherches ultérieures que les hommes ont pu faire. Ceux qui ont rejeté ces bases ont erré dans la mesure précise où ils ont fermé les yeux à leur lumière. Seulement, au fond, pour toi, l’histoire de la philosophie est celle des erreurs de l’humanité : tu ne crois pas à la vérité. Mais c’est une position qui t’est personnelle, et ne s’impose pas avec évidence.

Tu voudrais retrouver le sceptique “passionné” que j’étais. Mais je le suis plus que jamais ! Au delà du scepticisme qui nie la vérité, il y a celui qui ne prétend même pas la nier, et ne refuse pas à l’homme le pouvoir d’atteindre une vérité imparfaite, mais réelle. Pèse bien ces deux mots: l’audace du thomisme est de n’en vouloir perdre aucun, ce qui en fait pour moi, sans paradoxe, le comble du scepticisme. Le thomiste est sceptique par éminence. Car le sceptique qui se ferme radicalement à l’idée de vérité prétend au moins (ou alors il se tait) que son attitude est parfaitement adéquate à la condition humaine – prétention que n’aura pas un thomiste, par aucune de ses attitudes, du moins avec une telle dureté.

Reste à savoir si les études que je fais permettront à mon silence d’être “pur”. Cette question est insoluble pour qui n’en a pas l’expérience et je ne peux m’en expliquer par écrit. Un seul point : ce silence n’est pas le fruit de notre ascèse et de nos efforts, c’est un don de Celui qui nous appelle de loin ; la contemplation d’une paysanne (Bernadette de Lourdes par ex.), d’une bourgeoise cultivée, d’une noble comme Thérèse d’Avila… et d’un St.Thomas, sont substantiellement identiques, et ne diffèrent que psychologiquement ou par les charismes, c’est-à-dire en surface.

Dieu n’a pas besoin d’être ignorant pour dépasser l’érudition, et c’est lui qui agit dans la contemplation, ce n’est pas nous. Pascal le disait déjà: la vraie philosophie se moque de la philosophie, elle n’altère donc pas la pureté du silence. Nous ne sommes pas des érudits, nous sommes des mendiants de la Révélation, bien dépouillés et bien nus par conséquent, du moins si nous sommes fidèles à notre vocation.

Mais il faudrait que je te voie !…

Ton sceptique passionné qui n’a pas tant changé que tu le crois, et beaucoup plus que tu ne le soupçonnes, en restant ton fidèle ami

A.Molinié

Le 12.1.47

Mon Cher Cioran,

Il faut tout de même t’avouer que sans Geneviève, je ne serais peut-être jamais sorti de mon cloaque. J’avais bien compris que je serais seul, toujours – mais il me restait le “jeu” de voir la volonté d’un de ces êtres falots que sont les femmes devenir soudain, en un instant, par une conversion brutale et une défaite absolue, ma chose sur qui, par l’amour qu’elle me vouait, j’aurais un pouvoir infini. Sans intérêt avant ce don, sans intérêt après lui et bonne à rejeter comme une peau d’orange (je le savais à l’avance), la femme devenait, à ce moment-là, quelque chose de si pathétique et de si déchirant, que pour contempler la chute d’une âme dans une autre (chute qui d’ailleurs me rendrait la même femme odieuse l’instant d’après), cela valait un peu la peine de vivre. Et au fond telle était ma seule raison de vivre : quelques instants de contemplation intense puisés dans l’amour, dans l’art, dans le jeu sous toutes ses formes.

Pourtant, au fond de moi, sommeillait un être qui cherchait encore la vérité, moins (comme dit Proust de Swann à la recherche d’Odette) “parce qu’il espérait encore la trouver que parce qu’il lui était trop dur d’y renoncer”. Je sentais obscurément que le prix des ces éclairs fugitifs était de laisser entrevoir quelque chose d’une réalité mystérieuse cachée derrière le train habituel de la vie et le visage quotidien du monde, réalité que mon esprit aventureux était secrètement prêt à poursuivre, elle, dans son objectivité, sitôt qu’une voie sérieuse serait ouverte pour me conduire, non plus à des moments de grâce où l’on sent passer quelque chose – mais à cette chose même. Un être enfin qui souffrait atrocement d’être seul et rêvait encore, comme malgré lui, “d’aimer et d’être aimé”, tout en sachant bien qu’il cherchait dans les êtres humains, plus que des êtres humains, ce “quelque chose” entrevu à la lueur des situations à haute tension et des musiques profondes.

Il fallait donc accepter d’être seul, ou renoncer à ce quelque chose qui seul assouvirait ma soif. Officiellement, j’avais choisi d’être seul : ma décision semblait prise, comme la tienne, quoiqu’avec une note différente. Je sentais vraiment, derrière cette boue, un mystère réel (du moins par moments, car je m’attendais assez bien au néant après la mort) – et c’est ce mystère, même inaccessible, même illusoire peut-être, qui me retenait sur terre (et non pas, comme toi, la pure perspective de me ronger moi-même) : je demeurais inexplicablement convaincu que la vie était une splendeur, une extase sans nom. Ce qui me dégoûtait c’était moi, moi et les hommes, mais pas la vie, pas le réel : pas le mystère.

Le monde était à vomir, et moi avec, mais le mystère du monde, ah ! le mystère du monde, quel gouffre ! quel attrait ! Chaque être, chaque homme en particulier, me donnait la nausée, mais le mystère de cet homme ! le mystère de sa nature et de son destin, cela me semblait infiniment beau, infiniment infini.. Comment exprimer cela ? J’aimais l’art comme le filtre qui, éliminant la banalité limitée des choses, n’en retenait que le mystère. Ce mystère était comme une lumière qui baignait toutes choses : les choses étaient viles, mais point cette lumière que je cherchais en elles.

Bien sûr, tout ça, je ne le savais pas clairement comme aujourd’hui : je ne comprenais pas moi-même mes réactions profondes. Mais c’était à peu près ainsi. Ma solitude n’était pas pur isolement, mais solitude-en-face-du-mystère: aussi je la chérissais profondément. Les hommes, le monde, la vie sociale, étaient pour moi des pions dont je jouais pour rester en présence du mystère… pour jouer aussi avec lui, mais d’un jeu sérieux et passionné celui-là.

C’est alors qu’arriva Geneviève : ce fut elle qui détraqua mon système. Voici pourquoi. Elle sentit très vite ce que je voulais d’elle : cette chute après laquelle elle ne m’intéresserait plus. Mais elle était orgueilleuse, à sa manière : elle n’y consentit jamais. Je me serais contenté pourtant d’un aveu, d’un don purement spirituel, après lequel je lui aurais bien volontiers, dans l’exaltation d’un sacrifice commun, accordé sa liberté. Mais cela même elle refusa de me le donner clairement, malgré sa soif d’un don absolu, ou à cause de cette soif. Alors je me mis à souffrir comme un damné, à la lettre : car je compris que son refus venait de ce qu’en réalité je ne l’aimais pas. Que devant un amour vrai elle aurait été vaincue. Je fus alors dévoré par quelque chose de cette soif impuissante d’aimer que l’on doit éprouver en enfer : je puis te dire que c’est abominable. Car l’aimer pour de bon, c’était renoncer à elle, pour sa paix : et c’est cela que je ne parvenais pas à faire.

Cela a duré un an de souffrances réciproques. Jusqu’au jour où j’ai vu que ma vraie soif portait au delà de Geneviève, que ce mystère de l’absolu je ne pouvais plus jouer avec lui : j’étais pris au piège, j’avais besoin de Lui à tout prix, je ne pouvais plus me passer d’aimer pour de vrai : et un tel Amour porte sur Dieu.

Autrement dit : deux choses m’intéressaient depuis toujours, le mystère du monde, et le mystère de l’amour. L’un et l’autre conduisent à Dieu, mais à condition de s’engager avec eux, et je ne le voulais pas : je voulais jouer avec le mystère et avec l’amour ; non pas aimer, mais regarder l’amour, jouer l’amour avec une curiosité passionnée.

Seulement à ce jeu j’ai été pris : Geneviève m’a révélé ce que c’était que de ne pas pouvoir aimer, et du même coup la profondeur terrible de la soif d’aimer qui est au fond de nous – et qui est la soif même de Dieu. Pour que mon jeu réussisse en effet, il fallait que Geneviève m’aimât. Et pour qu’elle m’aime, je compris rapidement qu’il fallait que je l’aime aussi. J’étais tombé sur un être trop lucide et trop simple pour se laisser séduire par autre chose que l’amour vrai. Or cet amour vrai, je compris aussi que j’en étais incapable, et en même temps je compris concrètement, atrocement, que la seule béatitude est d’aimer, que la seule vie est d’aimer, et que le reste, intelligence, génie, poésie, femmes conquises, beauté même, est de la boue si l’amour vrai, l’amour qui se donne, n’y est pas.

Le mystère de l’homme, c’est de se dépasser, et c’est pourquoi ce mystère est si beau alors que l’homme est si moche. Et ce dépassement, c’est l’amour. Comprendre cela, le sentir dans sa chair, et se voir en même temps radicalement incapable d’une seule goutte de pur amour, il faut avoir passé par là pour deviner ce que peut être la damnation. Voir qu’un être vous échappe parce qu’on ne l’aime pas, que cet être est fait pour l’amour, et nous pour l’orgueil impuissant.. non, je ne peux pas dire ce que c’est.

Et pourtant, c’était déjà le salut, car c’était la soif positive d’aimer. Je ne pouvais plus accepter de ne pas aimer, je ne pouvais plus me résigner à l’égoïsme. Je vivais en enfer, mais je préférais mon enfer à mon ironie passée. En cela même j’étais déjà sauvé, car j’étais déjà sorti de l’aboulie consciente. Je voulais, d’un vouloir radicalement impuissant (d’où cet impression d’enfer), mais enfin je voulais (et je fis des efforts positifs pour cela) aimer.

Ces seuls efforts suffirent à m’attacher Geneviève, en proie à sa façon aux mêmes tourments, et nous menâmes une vie extraordinaire, un jeu d’orgueil et d’amour successivement triomphants, jusqu’au jour où nous découvrîmes ensemble le couvent. Prier ensemble était la seule solution : mais ici nous cessâmes d’y voir clair. Un grand vent nous emporta tous les deux, et c’est seulement aujourd’hui que je sais pourquoi il en fut ainsi : Dieu est le seul terme possible d’un amour pur et absolu, parce que seul il en est digne..

Mais assez bavardé aujourd’hui. Tout cela bien mauvais, j’aimerais mieux t’en parler. Viens me voir.. ce ne sera pas beaucoup plus fatigant qu’un dîner en ville, et comme je serais heureux de parler de tout ça avec toi!

Ton fidèle

Molinié

P.S : Je me suis permis de lire ta lettre à un frère d’ici, qui m’a simplement dit : “ce type-là est sauvé”.

ASSOCIATION D’ETUDES DE THEOLOGIE THERESIENNE
Lettres à Cioran

Une interview du Molinié parue sur Famille Chrétienne…
Du désespoir à l’adoration

Ce pessimiste convaincu, frère–ami de Cioran, s’interdit aujourd’hui de désespérer, par obéissance au Saint Esprit : « Ce n’est jamais que de manière surnaturelle que j’ai confiance ». Peut-il oublier la prière de sa mère qui se précipita devant une statue de la Vierge alors qu’il était à un pas du suicide ? et s’exclama : « Que je le perde ! Que je le perde ! Mais qu’il soit sauvé ! »

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