“Une rencontre sous l’Occupation” (Michael Finkenthal)

Dossier Fondane-Cioran, in: Cahiers Benjamin Fondane, nº 6, 2013

Nous savons qu’ils se rencontraient fréquemment après 1941;  “j’allais le voir souvent (je l’ai connu pendant l’Occupation)”écrit Cioran dans Exercices d’admiration. Fondane ne mentionne pas explicitement leurs rencontres dans les notes accumulées au cours de cette période, en dépit d’allusions à des préoccupations philosophiques rejoignant celles de Cioran. Et cela non seulement parce que, quelque part à l’origine, tous deux se retrouvaient en Chestov “entre les deux guerres Chestov était très connu en Roumanie et … ses livres y étaient lus avec plus de ferveur qu’ailleurs”; mais aussi parce que – coupé du cordon ombilical l’ayant relié à une Roumanie virtuelle sur le point de « changer de visage » – Cioran se retrouvait plus seul et plus philosophe que jamais dans le Paris occupé. Bien sûr, au début – c’est-à-dire aussitôt après son retour précipité en France suite à l’écrasement de la rébellion de la Garde de Fer de janvier 1941 – il continuait d’espérer. Si nous voulons bien l’en croire, quelques mois auparavant, il avait été l’un des rares témoins de l’entrée des Allemands dans un Paris désert et désolé. Mais très vite Cioran comprend ses erreurs ; dans Indreptar pàtimas (dont le titre français : Bréviaire des vaincus, se rapproche davantage des préoccupations du texte rédigé en 1941-44), il se déclarait déjà “dégoûté des cieux de toutes sortes”. Désenchanté, il en arrivait à poser l’équation : “vivre = se spécialiser dans l’erreur”, qu’il explicitait en écrivant plus loin : “les doctrines manquent de vigueur, les enseignements sont stupides, les convictions ridicules, et stériles les fleurs des théories”. Sa rupture avec son passé d’idéologue, de militant est explicite : “Rien ne survit, de l’époque où nous attendions la signification…” ( c’est Cioran qui souligne). Revenant à la philosophie, il revenait à Chestov, en notant dans le même Indreptar pàtimas  : “l’histoire est la négation du jardin”.Cioran rejoignait Fondane dans la tentative faite par ce dernier de ré-instaurer les droits de l’affectivité, de la réintégrer dans une philosophie dominée par un rationalisme exclusiviste, lorsqu’il écrivait : “Dans ce qui est transitoire – or, tout l’est -, recueillons avec nos sens des essences et des intensités. Où chercher le réel ? Nulle part, certes, si ce n’est dans la gamme des émotions”( ibid )… [+]